Jeudi 04 novembre – 20h30 :
N'oublie pas que tu vas mourir de Xavier Beauvois 1995 (Assister à cette séance)


X avier Beauvois, réalisateur reconnu avec Des Hommes et des Dieux est un réalisateur français « né » dans les années 90. Pour notre deuxième séance, nous avons donc voulu re-découvrir ses débuts avec la projection de son deuxième film sorti en 1995 : N’oublie pas que tu vas mourir.


public2Xavier Beauvois dit tirer ses films des histoires de chacun, de faits divers… Il concluait une rencontre au Forum des Images par la phrase : « Je suis sûr que je peux faire un très beau film en écoutant n’importe quelle personne du public. Chacun a une très belle histoire à raconter… Il suffit d’écouter et d’aimer celui qui la raconte ».

Cette règle de travail semble guider Beauvois dès ses 27 ans avec N’oublie pas que tu vas mourir. En effet dans les années 90, il perd de nombreuses personnes du Sida. Cette maladie, phénomène de société est encore Tabou, sans traitements existants et avec une prévention qui débute… Une interrogation naturelle pèse donc sur cette jeune génération: Que se passerait-il si cela m’arrivait, quelle serait ma réaction, moi jeune étudiant bien sous tout rapport qui croyait avoir toute la vie devant moi…

Ainsi, pour parler de N’oublie pas que tu vas mourir, il faut chercher à en comprendre le contexte et ainsi en tirer le témoignage qu’il apporte sur un moment, une vie, un destin profondément représentatif des années 90… Cette re-contextualisation c’est Sophie Benamon, journaliste à Studio CinéLive qui nous l’a apportée à la suite de la projection du film.


Une « Nouvelle Nouvelle Vague »:


Comme le rappelle Sophie, Xavier Beauvois fait partie d’une génération de jeunes réalisateurs appelés à lsophie’époque par la critique : La Nouvelle Nouvelle Vague. Arnaud Desplechin, Mathieu Kassovitz, Eric Rochant, Jean-Pierre Jeunet et Xavier Beauvois en sont les principaux représentants. S’entourant de jeunes acteurs, ils choisissent de rejeter le cinéma sage des années 80 et chercher à renouveler les genres… Prometteur, ce sang neuf est très vite salué par les critiques (Jean Douchet qui tient d’ailleurs un rôle dans N’oublie pas que tu vas mourir), les Festivals ou encore d’autres réalisateurs comme Garrel (qui tourne les plans de la Gare de Rome dans le film), Téchiné (Beauvois a été son assistant réalisateur sur Les Innocents) ou Doillon (Beauvois interprète un rôle dans Ponette). Ainsi, bien que La Haine soit le deuxième film de Kassovitz, il lui vaut déjà une sélection officielle à Cannes la même année que Beauvois avec N’oublie pas que tu vas mourir (qui sera d’ailleurs le Prix du Jury). Quand à Desplechin, il avait déjà monté les marches trois années auparavant avec son premier long-métrage La Sentinelle.


publicLe contexte SIDA et la Guerre de Bosnie:


N’oublie pas que tu vas mourir c’est pour Sophie Benamon le film de toute une génération… celle qui voit arriver l’émission télé le Sidaction avec Clémentine Célarié qui embrasse sur la bouche un séropositif, et la Capote s’imposer dans les relations où on ne peut plus faire confiance.

Le SIDA = MORT. En effet, alors qu’on l’attrape en pleine jouissance, elle signe un arrêt de mort rapide, même à 20 ans… C’est un fléau inévitable qui s’abat sur la jeunesse, c’est dramatique et révoltant… c’est inadmissible. Pour le combattre, il faut en témoigner et éveiller les consciences. Beauvois le fera à sa manière en rendant la « Capote » extrêmement présente tout au long du film. Nouvel accessoire dans les relations sexuelles, elle doit être automatique et il l’exprime en la filmant tantôt emballée, en action et usagée… Mais en 1995, le SIDA reste encore un sujet Tabou. C’est une maladie qu’il faut cacher, surtout dans le milieu dans lequel le personnage de Benoît évolue. Xavier Beauvois n’a d’ailleurs pas pu trouver d’acteurs acceptant ce rôle, de peur d’être catalogué, pire soupçonné… Si bien que le réalisateur finira par endosser le rôle.

En parallèle, la génération de 1995 voit une nouvelle guerre européenne éclater. Elle n’est qu’à quelques heures d’avion. Des peuples souffrent, on parle de massacres… Sophie, témoigne encore des interrogations de l’époque… va-t-elle arriver jusqu’à nos frontières ? Va-t-on, comme nos grands parents fermer les yeux? Nombreux journalistes et reporters décident de partir pour parler de ce conflit, retracer le quotidien des populations déchirées. Dans N’oublie pas que tu vas mourir, Beauvois en parle à sa manière en décidant d’en faire le lieu de l’épilogue du destin de Benoît.


Des scènes au réalisme choc face à des scènes (trop ?) poétiques:


Lors de sa sortie, N’oublie pas que tu vas mourir est remarqué comme le film sur le Sida et la drogue. L’extrême réalisme sophie_et_emiliedes scènes de défonce du jeune Benoît avec son ami Omar (interprété par Roschdy Zem) interpelle et les questions de l’époque ne tournent souvent qu’autour de cela. Beauvois s’explique. Cette fameuse scène n’est autre que la reproduction fidèle d’une véritable défonce au Crack filmée à Amsterdam par Beauvois lui-même. La miette de pain remplaçant un grain de litière pour chat véritablement fumé dans la réalité. La méthode du réalisateur est donc déjà là : s’immerger dans le contexte avant de le retracer dans un réalisme brut. Pour le Petit Lieutenant, Xavier Beauvois a suivi une équipe de la police judiciaire. Plus récemment pour Des Hommes et des Dieux, toute l’équipe a vécu dans un couvent et suivi des cours de chant religieux.

Cette retranscription se regarde pourtant avec d’autres moments du film, instants d’hymne à la vie, regard romantique sur la douceur de l’amour. C’est le passage en Italie, que Beauvois aurait imaginé alors qu’il est pensionnaire à la Villa Médicis. Dans son errance, Benoît rencontre Claudia à Rome (interprétée par Chiara Mastroianni). A ses côtés, son regard change, il oublie qu’il va mourir dans des moments d’extrême douceur de vivre dans la campagne romaine, loin de tout. Tout semble redevenir possible… Claudia lui apprend une recette de pâtes pour qu’il puisse la refaire tout seul, elle lui parle d’études…. Face à ces moments, une question se pose : est-ce que Beauvois va trop loin quand il filme Chiara Mastroianni dans ce magnifique champ de tournesols ? Cette sur-esthétisation ne nuit-elle pas à l’émotion du spectateur ? Sophie Benamon nous rappelle alors les codes du romantisme. Cela doit être beau, magnifié, esthétisé, mais c’est aussi triste et nostalgique… Beauvois utiliserait ces codes pour N’oublie pas que tu vas mourir… encore récemment, avec Des Hommes et des Dieux quand il filme le dernier repas des moines de Tibhirine en reproduisant La Cène de Léonard De Vinci sur Le Lac des Cygnes de Tchaïkovski.


C’est d’ailleurs en cela que N’oublie pas que tu vas mourir peut se rapprocher de Des Hommes et des Dieux. La fatalité d’une mort injuste et attendue tout au long du film. Le besoin d’y donner un sens : la Bosnie pour Benoît, le refus du terrorisme pour les moines. La beauté romantique qui s’en dégage : des tableaux de Delacroix ou la campagne romaine dans N’oublie pas que tu vas mourir à Leonard de Vinci ou les montagnes de l’Atlas pour Des hommes et des Dieux.