| 09 Février 2011

Le 3 février 2011, le ciné-club des Couleurs de la Toile avait rendez-vous avec Starship Troopers. Réalisé en 1997 par le néerlandais Paul Verhoeven, ce film américain de science-fiction a toujours bénéficié d’un statut particulier. Comme nous le rappelons avant la projection, Starship Troopers fut en effet incendié par la presse américaine – le Washington Post y voyant par exemple un vulgaire « film nazi » - avant d’être mieux accueilli en Europe, où son arrière-fond politique fut davantage compris qu’aux Etats-Unis.
Invité pour le débat, Julien Abadie, critique au magazine culturel Chronic’art, précise en introduction qu’il ne faut prendre Starship Troopers ni au premier degré ni au second degré, mais à tous les degrés en même temps. Sur ces mystérieuses paroles, le film peut commencer. Jolie copie, son tonitruant, on est bien au cinéma !
Les 115 spectateurs présents rient d’abord face aux spots de propagande et à la satire du service militaire qu'offre Paul Verhoeven. Puis, lorsque les jeunes héros affrontent des insectes dans de sanglants combats, le public rigole nettement moins. Le déchaînement guerrier a remplacé l’atmosphère de teen movie et les lumières peuvent se rallumer, pleines de sentiments partagés.
La Sainte Trinité des années 1990
Pour lancer la discussion d’après-film, Damien - du ciné-club des Couleurs de la Toile – explique pourquoi Starship Troopers a été retenu dans le cycle « Les Anges déchus : regard sur les années 1990 ». Le film dessine en effet une société à plusieurs étages dans laquelle les parcours sentimentaux et sociaux des personnages ne cessent de naviguer entre le ciel et la terre, entre l’enfer et le paradis, entre les étoiles de l’aéronavale et la boue de l’infanterie.
Julien Abadie présente ensuite Paul Verhoeven : d’abord auteur de films contestataires aux Pays-Bas, le cinéaste a débarqué à Hollywood au milieu des années 1980. Confronté au système des studios, il s'est alors construit une filmographie subversive et non plus contestataire.
Dans le cinéma d’action hollywoodien des années 1980 et 1990, le pouvoir se partageait ainsi entre trois réalisateurs, qui incarnaient une « Sainte Trinité ». James Cameron (auteur de Terminator) est l’ouvrier artisan fasciné par la collision entre le métal et la chair, John McTiernan (auteur de Predator) est l’aristocrate, obsédé par des questions formelles et par la façon dont un corps peut habiter un espace, tandis que Paul Verhoeven est le subversif de la bande, l’anarchiste qui n’est intéressé que par la réversibilité. En effet, l'oeuvre du « Hollandais violent » peut constamment être retournée comme un gant. Comme l’explique Julien Abadie, la réversibilité c’est le mensonge, et le mensonge c’est le cinéma. Dans Total Recall (sorti en 1990), Verhoeven passe donc son temps à nous mentir et à nous faire hésiter. Mais contrairement à beaucoup de ses confrères, il laisse toujours le choix au spectateur. Paul Verhoeven est le cinéaste du doute.

Il est par ailleurs intéressant de constater qu’à la fin des années 1990 (et donc à la fin du 20ème siècle), James Cameron réalise Titanic, John McTiernan réalise Le 13ème Guerrier et Paul Verhoeven réalise Starship Troopers, des films qui parlent chacun à leur manière de déchéance et d’écroulement. Et justement, si Cameron triomphe avec Titanic, McTiernan ne se remettra jamais de l’échec du 13ème Guerrier, tandis que Verhoeven souffrira beaucoup du mauvais accueil américain de Starship Troopers. Il enchaînera ainsi avec le décevant Hollow Man, avant de finalement retourner aux Pays-Bas pour y tourner l’excellent Black Book.
Références historiques
A ce moment du débat, Starship Troopers est replacé dans le contexte historique de sa sortie. On rappelle que les Etats-Unis étaient à cette époque considérés comme le « gendarme du monde » et que la présidence de Bill Clinton n’a pas été épargnée par les conflits internationaux, ni par la politique interventionniste (que ce soit en Somalie ou en ex-Yougoslavie). Mais selon Julien Abadie, le référent historique premier de Verhoeven pour Starship Troopers est la Guerre du Golfe de 1990-1991. Le film utilise les mêmes infographies que les médias occidentaux et rappelle les outils de propagande qui furent utilisés pour couvrir ce conflit.
Un premier spectateur intervient alors. Selon lui, la référence pertinente n’est pas la Guerre du Golfe mais la Seconde Guerre Mondiale, car les spots de Starship Troopers - et leur « mise en scène de la collectivité face à l’ennemi » - rappellent les films de propagande qui cherchaient à mobiliser le peuple américain dans l’effort de guerre face aux Japonais et aux Allemands. Selon ce spectateur, les Américains n'ont pas dû supporter le fait que Starship Troopers ait repris toute leur mythologie (la lutte du bien contre le mal et le besoin permanent d'affronter un adversaire, Indien, Nazi ou Communiste) pour la faire progressivement déraper. Car lorsqu’on voit des adolescents de 14 ans remplacer les soldats morts à la fin du film, l’ambiance évoque celle du Berlin en déroute au Pritntemps 1945. Ce rapprochement entre Américains et Nazis est en outre souligné par les tenues de SS que portent plusieurs officiers du film. Selon ce spectateur, Starship Troopers est bien un film subversif car il nous dit que tout ce qu’on aime au cinéma (le combat contre les méchants et les batailles épiques) s'avère en réalité destructeur et obéit à une logique de Mort. Le film n’était donc rien d’autre qu’un suicide cinématographique de la part de Verhoeven.

Julien Abadie confirme alors les propos du spectateur, rappelant que Paul Verhoeven (né en 1938) possède un imaginaire nourri par la Seconde Guerre Mondiale et par les bombardements qui ont touché la Hollande lorsqu’il était enfant. Mais le film dépasse ce seul cadre historique pour parler de l’impérialisme en général. Selon le scénariste Ed Neumeier, le film traite ainsi du rapport à la violence de toute puissance dominatrice, et peut aussi bien évoquer la chute de l’Empire Romain.
Identification aux personnages ?
Finalement, Starship Troopers, « c’est l’histoire de Ken et Barbie dans le merdier ». Dans la première partie, les héros paraissent entièrement plastifiés et le film reprend les réflexes narratifs de séries TV ados, comme Beverly Hills 90210 ou Melrose Place, pour mieux les briser par la suite. On a d’abord envie de rire, puis on finit par rire jaune avant de ne plus rigoler du tout lorsque meurt le personnage de Dizzy (la guerrière blonde, éternelle amoureuse de Johnny Rico). Pour Julien Abadie, la mort de Dizzy est réellement bouleversante.
Lors des projections-test réalisées à l’époque, tous les spectateurs demandaient d’ailleurs de « tuer la salope » (« Kill the Bitch »), en référence au personnage de Carmen (Denise Richards). En Amérique, au Japon ou en Europe, le public considérait en effet que Verhoeven n’avait pas tué la bonne actrice. Selon les spectateurs, Carmen méritait de mourir car elle avait osé rompre avec Johnny Rico. Verhoeven défend pourtant le personnage de Carmer, en qui il voit une figure de féministe. Car chez Paul Verhoeven, l’homme a toujours été un jouet entre les mains des femmes.
Une nouvelle question de spectateur porte alors sur cette notion d’identification aux personnages. Le spectateur trouve que la mort de Dizzy n’est pas émouvante. Il estime qu’il est difficile de s’intéresser au destin des personnages, car ceux-ci n’évoluent jamais et restent constamment à l’état de Ken et Barbie. Si le phénomène de réversibilité fonctionne selon lui dans Showgirls (film précédent de Verhoeven, réalisé en 1995), il a ici du mal à fonctionner car le trait est trop gros. Le film se présentant de bout en bout comme une blague, ve spectateur n'arrive pas à se décoller d’une lecture au second degré.
Un film prophétique
Un autre spectateur rebondit en disant que les insectes du film ont l’air « sympas » et qu’il aurait aimé assister à un dialogue final entre le cerveau insecte et l’état-major des hommes, pour voir s’ils avaient quelque chose à se dire. Julien Abadie indique alors qu’il voit un caractère prophétique dans la séquence de capture du cerveau. Car si la destruction de Buenos Aires lui évoque fortement les images des décombres du 11 septembre 2001, la capture finale lui rappelle celle de Saddam Hussein en décembre 2003. La conférence de presse américaine organisée à Bagdad a ainsi transformé le « We’ve got it » de Starship Troopers en « We got him ». Et les images d’un médecin inspectant les dents de Saddam Hussein furent diffusées au monde entier, comme en écho à la fin du film qui montre le cerveau insecte se faire sonder par des scientifiques.
Starship Troopers fut réalisé en 1997. Mais en parlant de guerre du Golfe de 1990-1991, Verhoeven évoque finalement autant la Guerre d’Irak qui a débuté en 2003. Tout se passe comme si Verhoeven avait senti ce vers quoi étaient en train de tendre les Etats-Unis. Le film expose notamment la doctrine de «guerre préventive», qui sera appliquée par les Américains comme motif d'invasion de l’Irak : avant même qu’il y ait agression, on intervient, soi-disant par précaution. Starship Troopers semble donc déjà parler de l’Amérique de George W. Bush, plus de 3 ans avant son entrée à la Maison Blanche.
Julien Abadie rappelle également qu’on a commencé pendant les années Clinton à parler de « village mondial » ou « village planétaire » (Global Village en anglais). Et le film présente une vision assez troublante de ce concept : ici personne ne fume, les races et les ethnies sont mêlées, sans aucune différenciation. Ce n’est pas donc pas l’Etat nazi qui est mis en scène, on ne nous présente pas une race blanche dominatrice. Non, l’effet est plus pernicieux que cela : on a gommé les différences dans une sorte de grand mélange, où tout est valable et en même temps. Le début du film se passe à Buenos Aires mais est filmé à Los Angeles; le modèle culturel américain s’est ainsi étendu à la planète entière. Le concept de réversibilité marche aussi au niveau des sexes : dans la mémorable séquence de douche collective, hommes et femmes sont mêlés, sans qu’aucune gêne ou désir ne se fasse ressentir. Et les sociétés dans lesquelles nous vivons en 2011 tendent elles aussi vers le gommage des différences. Le monde totalitaire décrit par Starship Troopers ne présente-t-il pas finalement plusieurs des codes moraux que l’on cherche aujourd’hui même à appliquer ?
A la vue du film, réalité et fiction, présent et futur sont donc plus réversibles qu’on ne le croit. Tout s’interpénètre, tout arrive en même temps. La propagande, l’info, le film d’action, le spectacle, la critique du spectacle, tout est là, simultanément, à l’écran. Pour Julien Abadie, les spots de propagande du film rappellent ainsi les « Alertes enlèvement », qui s’insèrent aujourd’hui en France entre les publicités et le journal de 20h. Dans ces spots si familiers, on retrouve le troublant mélange d’information, de spectacle et de propagande (puisqu'il s'agit aussi de faire peur) qui sévit dans Starship Troopers.
Alors qu’Internet n’en était qu’à ses balbutiements en 1997, Paul Verhoeven avait par ailleurs un réel coup d’avance. En proposant au spectateur du film de naviguer sur un étrange réseau (la question « voulez-vous en savoir plus ? » est souvent posée à l’écran), Verhoeven anticipe le web, où l’on passe en un clic d’une image à une autre sans plus faire la différence entre information et publicité. Verhoeven s’emparait donc du grand maelstrom qu’était en train de devenir le monde des images pour offrir une cinglante interpénétration du spectacle et de la critique du spectacle. Une telle démarche reste quelque chose de très rare à Hollywood.
L’art de Paul Verhoeven
Totalement libre de ses mouvements alors que le studio Tristar était en pleine restructuration, Paul Verhoeven a pu réaliser avec Starship Troopers un objet unique en son genre. Selon Julien Abadie, le film dépasse la caricature car il intègre la dimension purement jouissive du spectacle. Si Stanley Kubrick était horrifié par les réactions des spectateurs qui prenaient du plaisir face à Orange Mécanique, Verhoeven a lui dépassé cet écueil depuis longtemps. En réalisant Robocop (sur les conseils de sa femme) en 1987, Verhoeven a définitivement changé son rapport au cinéma : s’il déteste clairement le système hollywoodien, le cinéaste a su - à la manière d’un parasite - infecter ce système pour en reprendre tous les codes.

Dans Starship Troopers, Verhoeven met ainsi le spectateur face à ses contradictions. Un réalisateur comme Michael Haneke a par exemple refusé la logique du spectacle hollywoodien dans son remake américain de Funny Games et a clairement fait son film pour dénoncer la violence, il n’y a pas d’hésitation possible. Par contre, quand Verhoeven fait un film, ce n’est pas nécessairement pour dénoncer la violence ni quoi que ce soit. Il obéit entièrement à une logique de spectacle et c’est finalement au spectateur de s’interroger sur ce qu’il voit.
Pour finir, une spectatrice demande comment Starship Troopers a pu être pris au premier degré par la critique. On lui répond que la presse américaine reprochait à Verhoeven de présenter « une société fasciste et heureuse de l’être » et de ne jamais remettre en question l’organisation totalitaire de ce système. Verhoeven soupçonne lui le Washington Post (qui avait qualifié le film de « spirituellement et psychologiquement nazi ») d'être un journal si conservateur qu’il n’a pas supporté la simple hypothèse d’une éventuelle proximité future entre politique américaine et politique d’annihilation nazie.
Pour boucler la boucle, on rappelle que Starship Troopers est au départ un livre de Robert A. Heinlein, publié en 1959. Considéré par certains comme « l’écrivain le plus fasciste de sa génération », l’auteur a toujours voué une admiration pour les militaires. Le discours du début de film, dans lequel sont brocardés les idéaux démocratiques, est ainsi tenu au premier degré dans le livre. Il y a quelques années, Julien Abadie estimait ainsi que Verhoeven avait pris un « bouquin facho » et avait retourné l’histoire contre elle-même pour effectuer une auto-critique du livre. Pourtant, il ne qualifierait plus nécessairement aujourd’hui la littérature de Heinlein de fasciste. Dans un autre livre, Heinlein imagine par exemple un système communiste idéal sur une planète - d'ailleurs elle aussi dirigée par des militaires. Là encore, on n’est pas chez les Nazis, mais face à une sorte d’utopie à laquelle on aspire tous plus ou moins.
Dans Robocop, le futur était repoussant car moche, gris, gangrené par le chaos et les milices. Mais dans Starship Troopers, l’image de ce futur est plus colorée, plus ambigüe. Cette société policée remplie de mannequins évoque en quelque sorte les fantasmes d’une planète globalisée et mondialisée. Tout cela dépasse le fascisme et le nazisme et c’est bien la dualité de l’être humain qui se trouve intégrée à l’œuvre de Verhoeven. On n’est pas bon ou méchant, on est bon et méchant en même temps.
En tournant Black Book - en 2006 - pour son retour aux Pays-Bas, Paul Verhoeven a selon Julien Abadie livré un film d’une grande maturité. Le cinéaste a clairement ramené quelque chose de son expérience américaine, où il fut obligé de tricher en permanence. En se confrontant à un système hollywoodien qu’il n’aimait pas, le réalisateur a pu développer une équivocité et un double langage, pour offrir avec Black Book un film néerlandais entièrement réversible, où les différentes interprétations existent simultanément, quelles que soient la sensibilité politique des spectateurs. La trépidante filmographie de Paul Verhoeven dresse en fin de compte un précieux pont entre Europe et Etats-Unis...
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| 08 Décembre 2010
Jeudi 03 fevrier – 20h30 :Starship troopers de Paul Verhoeven 1997 (Assister à cette séance)










