| 12 Avril 2011

Pour la dernière séance de cette édition, nous avons pensé à The Hole de Tsaï Ming-Liang, film réalisé en 1998. Et nous avons invité Cyril Cossardeaux, co-fondateur de la revue web Culturopoing, à présenter le film et à en débattre après la projection avec le public.
Synopsis :"A la veille de l'an 2000, une étrange épidémie envahit Taïwan. Le gouvernement évacue la population des villes. Dans un HLM, deux logements sont restés occupés, l'un par un homme, l'autre par une femme. L'appartement du jeune homme inonde celui de la jeune femme. Un plombier ouvre le sol pour trouver l'origine de la fuite mais n'achève pas le travail. L'homme se met alors à observer, fasciné, sa voisine du dessous par le trou de son plancher."
Ces personnages désÅ“uvrés hantent un immeuble désert ; le monde s'est retiré ; ils sont abandonnés à eux-mêmes. Ils sont donc déchus du monde d'avant la catastrophe : le passé, pour Tsaï, est le paradis perdu que ces anges, incarnant la pureté par rapport à la contamination ambiante, cherchent à retrouver. Fable futuriste, The Hole nous projette dans les sept jours précédant l'an 2000. A l'origine, il s'agit d'une commande de la chaîne Arte, qui veut créer une collection de 10 films intitulée "2000 vu par". Abderrahmane Sissako ou Hal Hartley, dont nous avons programmé le film Trust Me de 1991, réaliseront également un film sur le passage au nouveau millénaire pour cette collection. Tsaï Ming-Liang se laisse prendre au jeu et décide, après avoir livré sa version de 60 minutes à la chaîne, intitulée La Dernière Danse, d'en faire une version allongée et modifiée pour le grand écran.Â
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Après la belle projection dans la salle du Studio des Ursulines, le débat s'installe. La quasi-totalité du public voyait le film pour la première fois. L'univers de Tsaï Ming-Liang peut paraître déroutant de prime abord : il se prête parfaitement à la discussion dans le cadre d'un ciné-club.
Cyril Cossardeaux commence par présenter le parcours de Tsaï Ming-Liang. Cinéaste malais d'origine, ayant étudié le cinéma en Chine, et tournant à Taïwan, la question de la nationalité de son cinéma n'est pas forcément évidente. D'autant que Taïwan, longtemps tiraillé entre le Japon et la Chine, n'est toujours pas reconnu par la Chine Populaire.The Hole est son quatrième film, c'est un tournant dans sa carrière. En effet, les séquences de comédie musicale ouvrent une nouvelle ère dans son esthétique, on les retrouvera dans La Saveur de la Pastèque ou Visage, le dernier film sorti à ce jour.Â
Ces numéros musicaux sont dansés sur des chansons de Grace Chang, grande actrice hongkongaise des années 1950 et 1960. Ces références au cinéma de Hong Kong sont importantes : Tsaï Ming-Liang est un passéiste, il est nostalgique du monde d'avant, de son enfance, et des films qu'il a découverts dans sa jeunesse. Il dédicace d'ailleurs The Hole à Grace Chang, qu'il remercie pour nous avoir "consolés" avec ses chansons.
Les séquences musicales "consolent" de même le personnage féminin du film. Ces séquences
sont liées à l'intrigue, elles en sont le contrepoint fantasmé. Dans un univers en décrépitude (les poubelles sont jetées par les fenêtres, le papier peint est décollé, l'appartement est inondé, le trou n'est pas réparé, dehors, les hommes se comportent comme des cafards...), la voisine du dessous a besoin de s'échapper dans la rêverie. Mais ses rêveries sont ancrées dans le réel : les numéros de danse se déroulent dans l'immeuble HLM, dans les décors qu'arpentent les personnages. Après la chanson "Calypso", où l'on voit Yang Kuei-Mei danser dans l'ascenseur, la séquence de réel s'ouvre (en même temps que les portes de l'ascenseur, qui ont donc fonction de rideau de scène) sur Lee Kang-sheng ivre mort, vautré sur le sol de la cabine. Effet comique à partir du tragique : la réalité est bien décevante, il faut la transcender. Le comique de Tsaï tend au burlesque, il ramène aussi à des gags du cinéma des années 40, d'autant que son cinéma n'est pas un cinéma d'action, certes, mais d'actions, au pluriel, assurément. On revient à un cinéma du corps.
Il observe ses personnages comme un entomologiste (d'autant que l'épidémie qui frappe la ville pousse les hommes à adopter le comportement de cafards). On les voit boire, fumer, uriner, vomir, s'occuper de leur appartement, mais on ne les entend pas, il n'y a quasiment pas de dialogue, excepté celui où elle lui demande de rester chez lui pour accueillir le plombier qui doit venir réparer le trou et la fuite, où il répond d'un très laconique "je sais pas".
Il s'intéresse aux comportements, à la matière filmée, c'est-à -dire la surface, le corps, et ses interactions avec l'espace qui l'entoure. On voit Lee Kang-sheng, le voisin du dessus, tourner autour du trou, se mettre à plat ventre devant pour observer sa voisine, y passer la main, puis un parapluie (qu'il utilise pour éviter que les gravats tombent dans l'appartement de la voisine du dessous et qu'elle ne se rende pas compte qu'il agrandit le trou au lieu de le reboucher), ou encore, une jambe.
Toutes ces actions, assorties aux numéros de danse, forment une sorte d'étude annonçant aussi, en filigrane, le penchant de Tsaï Ming Liang pour l'installation et la performance d'art contemporain. En 2006, il construira une installation vidéo intitulée "It's a dream", présentée à la biennale de Shanghai.
L'observation de ses personnages est aussi l'observation de ses acteurs. En effet, Tsaï Ming Liang travaille toujours avec les mêmes, on retrouve Yang Kuei-mei (la voisine du dessous) dans plusieurs films dont Vive l'amour, Miao Tien joue également dans quatre ou cinq de ses films, dont La Rivière ou Et Là -bas quelle heure est-il ? (où il n'apparaît que deux fois; ici aussi, il n'a qu'un petit rôle : celui d'un vieil homme perdu à la recherche d'une marque de sauce qui n'existe plus : encore un signe du regard vers le passé) et surtout Lee Kang-sheng, le voisin de dessus. On compare leur relation à celle qui unissait François Truffaut et Jean-Pierre Léaud, à tel point qu'e le duo tournera par deux fois avec Jean-Pierre Léaud (Et là -bas quelle heure est-il ? et Visage). Il observe le corps de son acteur changer au fil des années. Il l'a découvert par hasard, dans la rue, et a été fasciné par son attitude et sa lenteur. C'est une muse.
Et le trou, comme tous les signes de Tsaï Ming-Liang (notamment l'eau, omniprésente dans chacun de
ses films) a une signification plurielle. Tsaï n'aime pas expliquer ses films, et tout y est à la fois très simple et complexe. Le trou, c'est à la fois une idée de mise en scène qui permet la performance. C'est aussi, peut-être, une référence sexuelle. Certains ont vu une métaphore sexuelle dans le fait que l'appartement de l'homme inonde celui de la jeune femme... Certains commentateurs ont évoqué la douloureuse pénétration homosexuelle masculine quand Lee Kang-sheng passe sa jambe dans le trou. Mais c'est aussi, et surtout, le symbole du passage dans le mur d'incommunicabilité qui sépare ces êtres, c'est à travers lui qu'il seront "sauvés" au sens presque biblique du terme puisque la fin, avec sa lumière céleste, semble évoquer une rédemption divine (même si la référence à la Bible n'est pas évidente dans le cadre d'une culture asiatique - pourtant, elle s'impose assez rapidement au spectateur européen).C'est donc aussi, dans ce sens, l'amour, qui permettra de sauver ces êtres, et de sauver le monde. Les commentateurs ont souvent dit que ce film faisait le récit des origines de l'amour. Dans ce monde désespéré, où rien n'a de sens, il n'y a que l'amour qui peut nous rendre à la vie. Il y a en effet une dimension mythique incontestable, une recherche du mythe dans un monde désenchanté, où les hommes sont rabougris, se changent en cafards. La projection pour l'an 2000 est donc à la fois désespérée, et incroyablement romantique (au sens moderne du terme, c'est-à -dire "fleur bleue"!). D'ailleurs, un autre conte, à des millénaires et des lieues de Tsaï Ming-Liang, parle aussi de deux amants communiquant à travers une fissure de part et d'autre d'un mur : c'est Pyrame et Thisbé, d'Ovide (né 40 ans... avant Jésus Christ !), qui a inspiré des siècles plus tard un certain Shakespeare, qui l'a réécrit et l'a intitulé... Roméo et Juliette. Même si Tsaï Ming-Liang ne connaissait probablement pas ce conte antique, il est assez vertigineux de constater la similitude de l'idée dans des espaces-temps si éloignés, et, en outre, cela souligne la dimension mythique de The Hole. A partir de ces "signes", éléments de mise en scène fortement évocateurs, voire symboliques, Tsaï Ming-Liang construit, élément après élément, une fable universelle.
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| 08 Décembre 2010
Jeudi 07 avril – 20h30 :The Hole de Tsai Ming-Liang 1998 (Assister à cette séance)










